Jean-Marc Willaroza


Aller au contenu

Sketch 4

Ecriture > Extraits

" ON S'FAIT UNE TOILE ? "(jm willaroza)

"La vie, c'est un vrai film, mais plutôt un film d'épouvante je dirais. Tu me crois pas ? Toi, t'es là, bien tranquille, bien heureux et tout, tu te marres ; ouais, ben te marres pas trop, parce que la vie c'est l'horreur j'te dis... Tu me crois toujours pas ? Tiens, j'te fais la démonstration :

T'es chez toi bien tranquille, tu viens de rentrer du boulot, t'attends ton chéri ou ta chérie, c'est se-lon ; des fois aussi t'es un mec et t'attends ton mec ou t'es une nana et t'attends ta nana, c'est selon aussi, mais c'est du pareil au même. En ce qui me concerne ça serait plutôt mon amoureux ; donc il doit rentrer à 20 heures et justement, bonne pioche, il est 20 heures , donc tout va bien...

Et à partir de ce foutu jour où il est 20 heures, tu vas passer par tous les sentiments que tu peux con-naître dans une vie, comme dans un film d'épouvante j'te dis : d'abord t'es heureuse comme un nain de jardin qu'est dans un jardin justement, parce que s'il est dans une boutique, dans les cabinets ou autre part, ben il est pas heureux le nain vu que c'est dans un jardin qu'il est heureux, le nain de jar-din, tu saisis ??
Donc tout va bien, on est au mois de Juin, il fait beau, t'attends les vacances pour partir en camping avec ton amoureux, t'as mis le couvert, les bougies, l'encens, lumière tamisée, tu maîtrises bien ton dossier, tu fais cuire tes p'tites nouilles, t'as bien acheté le parmesan, le pinard et tout, t'as RFM qui te passe Mark Knopfler, donc t'es un nain de jardin heureux, comme sus-expliqué à bonne preuve que t'as même pas besoin de pétard tellement t'es heureuse, c'est dire...

8h10, tu te dis bon, y'a les embouteillages ou le métro qui s'est arrêté un peu, mais tout va bien, nain
de jardin donc...

8h20, l'action a pas encore commencé, mais bon, tu sens comme un p'tit " schkrougne ", là, dans ta cage à saucisses (montrer le plexus en tournant), et ça mon vieux, c'est le début de la peur, et en
plus le temps s'est couvert (tu le vois parce que c'est en été ; en hiver, forcément, tu le vois pas, il fait déjà nuit...) ; bon alors, tu marches de long en large ; tu ressembles plus à une prostituée des grands boulevards qu'à un soldat démobilisé qui court embrasser sa manman qu'il a pas vue depuis 18 mois, tu te prends une chips ou deux, bon, mais ça monte, ça monte...

Ca sent l'brûlé, c'est les nouilles... " Qu'est-qu'il branle l'autre ? " que tu gueules à 9h moins 20 ! Et ça, c'est la peur qui se transforme en angoisse, et là, t'es toujours un nain de jardin, mais t'as la pluie qui te dégouline sur la gueule et t'as le père Parkinson qui vient te rendre une petite visite à domicile et ta tocante de l'intérieur qui commence à s'affoler... Et en plus, tu commençais à avoir la dalle... La dalle... la dalle... ça te rappelle pas quelque chose ? Non ? Ca te rappelle pas les vieux films de Dra-cula par hasard ? Ben si justement ça t' les rappelle ces putains de films et en général ça finit tou-jours mal, et là tu commences à avoir des sueurs froides d'autant qu'il est bientôt 9h15 et que tu l'as déjà plus beaucoup la dalle mais que tu commences à te demander si l'autre -ton chéri-, il aurait pas eu un accident ou pire, s'il serait pas en train de te larguer ? Tu te souviens :" Chéri, je vais chercher des cigarettes " ou " Désolé mon amour, mais la réunion au bureau n'en finissait pas... " ? Ca te dit quelque chose non ? Hein, t'as vu, tu rigoles déjà moins maintenant, je suis sûre que ça t'es déjà arri-vé en plus !

9h45, là, tu passes de l'angoisse à la haine ; mais pourquoi t'as voulu faire ta vie avec un type qu'est
pas sérieux ? Mais qu'est-ce-qu'il peut bien foutre ? T'es sûre qu'il te trompe, oui mais avec qui ? Y'a pas mieux que toi ! Et là tu prends ce qui te tombe sous la main, genre un marteau, un gourdin ou une masse, et tu casses la tête du nain de jardin qui s'éclate comme la cervelle d'un gamin qui passe par la vitre avant de la voiture de son paternel qu'est saoûl comme un bourricot et qui vient de se manger un platane à 180 à l'heure et comme par enchantement, ça va déjà beaucoup mieux ; ouais, mais c'est de courte durée... De toutes façons tu le sentais plus trop l'autre depuis un moment déjà ; et puis finalement tu t'en fous, tu imagines déjà que tu vas sortir avec son meilleur pote juste pour lui foutre les boules un bon coup et tu commences à virer toutes ses fringues de l'armoire et tu les balances dans le salon histoire de te défouler encore plus ; ça, ça s'appelle la vengeance ; et en plus t'as des idées de crime qui te passent dans la caboche ; tu sais pas encore trop, le flingue ? Non le flingue, t'en as pas, mais l'aiguille à tricoter dans le coeur si t'es une fille ou un bon coup de poing dans sa sale gueule si t'es un mec, ou mieux encore, le découper en rondelles et lui manger ce qui lui sert de cerveau à la sauce béchamel juste pour lui faire comprendre à son foutu cerveau que bon, t'existes toi, merde ! Et là, et ben ça fait de toi un criminel ; les flics, les assises, la taule, les voisins qui disent : " C'était un si gentil petit couple, bien propre et tout... ", ta vie est foutue mais tu t'en fous, l'autre baltringue existe plus, pfuit, rayer d'la carte ! A pu' de nain de jardin ! Et tu te mets à bouffer toute seule le restant des chips largement arrosé de la bouteille de Bordeaux dernier cru que tu lui avais achetée parce que tu sais que c'est son préféré... et tu atteinds le nirvana, N-I-RV-ANA... L'anéantissement suprême... Le bout du tunnel... L'extase divine... L'apoplexie démentielle... La déraison dantesque... L'absolu panard... Les grands espaces... La recherche de l'arche perdue..Tiens, t'es soeur Emmanuelle, mais en même temps tu te prends aussi pour Bonnie and Clyde réunis... Et tu descends cul-sec la moitié de la bouteille.

22 heures 10, t'en es déjà au ¾ du Bordeaux, t'es affalée sur le sofa comme une grosse limace en manque de repaires quand t'entends vaguement les clés dans la porte et l'autre, le bec enfariné, qui enjambe ses fringues sans se demander pourquoi elles sont dans le salon, à croire qu'il s'en fout, et qui te dit : " T'as eu mon message ? " ; alors tu te relèves du canapé la bouche " emplâtrisée " et tu lui réponds même pas ; tu prends ton portable et tu t'aperçois que t'avais oublié de l'allumer ; alors, dans un effort surhumain tu lui sautes au cou, tu l'embrasses à t'en décrocher les mâchoires et tu penses de suite à faire l'amour ; et tu sais ce qu'il te dit l'autre ? Non ? Attends, je vais te le dire moi ce qu'il te dit l'autre : " Et si on s'faisait une p'tite toile chouchou ? Y'a un super film à 23 heures à la cinémathèque, tu verras, c'est un film drôle et moi j'suis un p'tit peu fatigué ce soir et j'ai besoin de me détendre..." Et toi, t'aimes pas le cinéma mais là, tout de suite, t'as 8 ans et demi, tu suces ton pouce, c'est Noël, les cadeaux, le sapin, la crèche et ton mec c'est le p'tit Jésus, tu ronronnes, tu le trouve beau tout à coup ton compagnon alors que jusqu'à présent tu le trouvais plutôt pas terrible, tu ferais n'importe quoi pour lui plaire et aussi pour te faire pardonner toutes les conneries que t'es allées imaginer et alors tu acceptes ; retour à la case départ, t'es un nain de jardin, tout heureuse à nouveau, toute heureuse et aussi toute conne comme au premier jour de ta naissance... Et te voilà partie à la cinémathèque...

Alors là, dans le meilleur des cas, tu tombes sur un film suédois avec sous-titres allemands et ton
copain, comme c'est un fondu de cinéma, il te dit : " Chouette ! Un film suédois de 53 ! " ; toi, tu
entends à peine, vu que t'es encore dans les vap' rapport au Bordeaux et tu te dis que, au point au tu en es, suédois, indien ou tchèque, tu vas de toutes façons t'endormir dans 10 minutes vu l'avancée de ta " pafitude " si toutefois, avant, il te prend pas l'envie de gerber vu que ça commence à refouler grave dans ta boîte à vomi et que ton haleine menthe fraîche du matin s'est transformée en haleine de coyotte, bref... Et en fait de film suédois, tu tombes sur un film finlandais des années 50, estam-pillé 51 parce que le film suédois il a cassé et qu'on peut pas le réparer ; mais en tant que grand maî-tre des nains de jardin, tu t'en fous royalement...

L'action du film se déroule à la vitesse d'un vieux de 90 ans qui tenterait l'ascension du Mont Ven-toux par moins 15 degrés, à vélo, en sabots, sans chaussettes et avec une jambe de bois... J'te plante le décor : une maison abandonnée, une forêt enneigée par moins 40, pas un bruit ; ça se passe en 40 en pleine guerre mondiale ; 4 benêts militaires qui baragouinent et qui se marrent -enfin tu crois qu' ils se marrent, mais en fait ils sont blessés et c'est plus un rictus de douleur qu'une grimace de Jerry Lewis- le tout en noir et blanc, en finlandais et sans sous-titres... Tu comprends rien, tu crois qu'ils ont mis le film à l'envers, alors, dans tes rêves, tu fais replay mais à l'envers cette fois-ci et tu te marres toute seule que s'en est gênant pour les voisins, tu te marres et c'est du De Funès, du De Fu-nès finlandais ça va s'en dire, mais bon, et tu te tapes sur les cuisses un peu comme si t'étais dans cette putain de forêt finlandaise et que tu te tapais sur les cuisses pour te réchauffer et c'est vrai que d'un seul coup justement t'as froid ; alors tu te lèves de ton siège, t'as juste le temps d'arriver aux toilettes et tu te gerbes dessus, -ça, fallait s'y attendre- et tu te dis qu'encore heureux que ton amou-reux t'ait pas emmenée voir un film de Dracula parce que là, en fait là... euh... bon... là, tu sais plus trop... tu penses plus qu'à nettoyer tes godasses et tu plies définitivement les gaules pour la soirée...

Mais en fait toi, c'que t'aurais aimé qu'il te propose ton jules, c'que t'aurait vraiment aimé, c'est qu'il te propose d'aller voir Blanche Neige et les Sept Nains, ça t'aurait rappelé ton enfance, vu que t'as toujours 8 ans et demi et que t'as toujours voulu être le nain " Joyeux " et que les nains, même si c'est pas des nains de jardin, ça baigne dans le bonheur ça madame, les nains, ouais, encore eux... En fait, maintenant, tu ressembles plutôt à " Simplet "... (un temps puis, au public): "Dis, on s'fait une toile?"... (et la comédienne se retire, la main devant la bouche, comme si elle avait envie de vomir...)


FIN.


Copyright Jean-Marc Willaroza | contact@willaroza.com

Retourner au contenu | Retourner au menu